American Gothic
LA LETTRE DE JOAN
Ma chère,
Je t’écris d’une fête foraine plantée au milieu des plaines, quelque part entre Iowa City et la fin du monde. L’orage a transformé le ciel en marécage aux eaux glauques. Et les cartes de la diseuse de bonne aventure se sont envolées… comme la dignité de l’homme fort, d’ailleurs.
Nous nous sommes réfugiés dans une roulotte rose bonbon, aussi fraîche que les paparmanes de mon grand-père. Une femme à cornes y berçait un bébé sous le regard désapprobateur d’un couple très convenable. L’homme tenait une fourche, sans doute pour rassurer l’enfant. La dame m’a recommandé de me méfier des créatures contre nature. Je n’ai pas demandé lesquelles.
En attendant que la pluie cesse, je vais aller au bar de la femme à barbe. Il paraît qu’elle sert un whiskey passable, sans trop le mesurer, sans poser de questions et sans offrir de conseils non sollicités. Autrement dit, je l’aime déjà.
Joan
REGARD SUR L’ŒUVRE
Quand la peur trouve sa cible ou la fabrique du monstre
Dans American Gothic 2, Joan Seed campe une scène rurale sous un ciel où les nuages verdâtres évoquent des miasmes. Un couple âgé occupe la gauche de l’image, isolé au milieu d’une vaste étendue d’herbe : la femme est assise, l’homme pose derrière elle, une fourche à la main. À droite, une tente-roulotte rose et peu invitante paraît désertée. À l’avant-plan, une figure étrange et démesurée domine le paysage. Ses jambes s’arrêtent au-dessus des genoux; un bras manque lui aussi. L’autre, humain, tient un bébé en pleurs. Deux cornes incurvées encadrent le crâne radiographié qui lui tient lieu de visage. Les joues rosées de l’enfant s’harmonisent étrangement avec la roulotte. Le rose et le vert composent une palette presque pascale, bien que chargée ici d’une tonalité lugubre. Sa bouche ouverte trouble le silence de la scène.
L’homme à la fourche et la femme assise évoquent American Gothic, créé en 1930 par le peintre américain Grant Wood (1891–1942). Pour cette œuvre devenue icône nationale aux États-Unis, Wood s’est inspiré d’une maison d’Eldon, en Iowa, État du Midwest façonné par ses prairies et son agriculture. L’étendue herbeuse de Joan prolonge naturellement cet horizon. Dans le tableau original, un fermier et sa fille posent devant la maison de style gothique charpentier. Après avoir légèrement transformé le duo, Joan le repousse sur le côté et remplace l’habitation par une demeure mobile. Le gothique quitte l’architecture et envahit l’atmosphère. Le chiffre 2 donne à cette reprise l’allure d’une suite cinématographique. Le décor demeure reconnaissable; la scène, elle, s’enfonce dans l’horreur.
La plaine et la roulotte rappellent aussi Carnivàle (Circo au Québec; La caravane de l’étrange en France et en Belgique), série de HBO dont l’action se déroule dans le Dust Bowl des années 1930. Son carnaval ambulant réunissait des artistes que les spectacles forains présentaient comme des curiosités humaines. Ces personnes pouvaient y trouver une communauté, tout en demeurant exposées à un public venu mesurer leur différence. La série met en scène une lutte entre la Lumière et les Ténèbres. Or la créature des Ténèbres se révèle sous les traits de Brother Justin, un prédicateur charismatique, tandis que les personnes exhibées comme des « anomalies » ne sont pas celles qui incarnent le mal. Ce renversement déplace la menace vers celui qui paraît respectable. Frontale et démesurée, la figure que Joan situe au premier plan est elle aussi offerte au regard comme une attraction. L’image nous place parmi les spectateurs avant même que nous nous interrogions sur ce que nous voyons.
La silhouette provient de Bluebeard’s Wife, une œuvre réalisée en 1969 par Arman (1928–2005), né Armand Fernandez. L’artiste franco-américain avait enchâssé des articles de rasage dans un torse féminin transparent, selon le principe de ses « accumulations ». Joan transforme cette enveloppe, lui ajoute un visage radiographié et des cornes, puis superpose à son corps l’image d’un enfant porté. Chez Arman, le contenu demeure visible à travers la paroi; dans le collage de Joan, il devient plus difficile à discerner. Le principe du remplissage se prolonge cependant sur un autre plan. Cette silhouette devient un réceptacle où s’accumulent des signes, avant que notre regard y dépose un récit.
C’est alors que la figure de Moloch surgit d’un lointain passé. Dans certains textes bibliques de l’Israël ancien, son nom est associé à des offrandes d’enfants condamnées comme abominables. Les traditions ultérieures en ont fait une idole monstrueuse, parfois dotée d’attributs bovins, qui recevrait les nouveau-nés sacrifiés. La réalité que désignait le nom « Moloch » dans l’Antiquité demeure obscure; sa puissance symbolique, elle, tient précisément à la figure monstrueuse que les traditions ultérieures ont construite. Dans la polémique biblique et sa postérité, Moloch donne un visage terrifiant à des pratiques attribuées aux peuples avoisinants et contribue à tracer une frontière entre une communauté et ceux qu’elle rejette hors de son ordre moral.
Devant l’œuvre de Joan, nous répétons peut-être ce geste à notre insu. En période trouble, il peut être tentant pour une collectivité de stigmatiser l’Autre en lui attribuant l’origine d’un danger diffus. L’atmosphère lugubre de la scène nous expose au même réflexe. Nous rapprochons les cornes, le crâne et les pleurs du bébé, puis faisons presque aussitôt du personnage central la source de la menace. Pourtant, le bras soutient solidement l’enfant et rien dans l’attitude du personnage central ne confirme notre soupçon. Sa différence suffit-elle à nous persuader qu’il faut le craindre? Les pleurs du bébé traduisent-ils une terreur particulière ou les besoins ordinaires d’un nourrisson?
Dans American Gothic 2, Joan fait peut-être glisser la question de l’identité du monstre vers celle de sa fabrication. Une identité collective se consolide parfois de la même manière, en remplissant ce qui lui est étranger de ses propres peurs. Le collage rend ce mécanisme visible : nous assemblons les fragments, leur prêtons une cohérence, puis oublions que le visage qui prend forme devant nous porte surtout notre propre signature.
-Louis Morency
ÉCHOS CONTEXTUELS
Peu d’images de l’art américain ont connu une postérité comparable à celle d’American Gothic (1930), du peintre américain Grant Wood. Sa composition frontale, sa fourche et sa maison de style gothique charpentier forment depuis des décennies une formule visuelle reconnaissable, déclinée en caricatures et en parodies. Le chiffre 2 inscrit le collage contemporain de Joan Seed dans cette histoire de transformations et constitue aussi un clin d’œil aux films d’horreur souvent prolongés par des suites numérotées (comme les franchises Scream et Halloween).
Joan a notamment puisé dans l’univers de Carnivàle, série de HBO consacrée à une troupe foraine qui parcourt le Dust Bowl en 1934, et dans Bluebeard’s Wife (1969) de l’artiste franco-américain Arman. Figure du Nouveau Réalisme, celui-ci plaçait l’objet manufacturé au cœur de sa pratique; ses « accumulations » en réunissaient de nombreux exemplaires de même nature. L’univers de Carnivàle renvoie à l’histoire ambivalente des spectacles présentés en marge des cirques, souvent aussi appelés sideshows ou freak shows dans le vocabulaire de l’époque. Des personnes dont le corps ne correspondait pas aux normes dominantes y étaient présentées comme des « curiosités humaines ». Pour certains artistes, ces spectacles offraient la possibilité de gagner leur vie, voire de survivre, tout en leur permettant de façonner un personnage de scène. Cette marge d’autonomie s’exerçait au sein d’un système qui commercialisait leur différence, parfois sans égard pour leur dignité. Ces catégories historiques révèlent le rôle du regard social dans la construction de l’Autre.
Limited edition fine art prints.
FICHE TECHNIQUE
Titre : American Gothic 2
Artiste : Joan Seed
Technique : Collage en techniques mixtes
Tirage en édition limitée, signé et numéroté à la main
Support : Impression giclée de qualité musée sur papier coton texturé archival
Formats offerts :
• 76,2 × 76,2 cm (30 × 30 po)
• 152,4 × 152,4 cm (60 × 60 po)
Livraison : Tarif fixe de 175 $ CA par commande.
Pour acquisitions, demandes d’information et commandes spéciales : joan@joanseed.ca
© 2026 Joan Seed. Tous droits réservés. Toute reproduction, représentation, diffusion ou utilisation de cette œuvre, en tout ou en partie, est interdite sans l’autorisation écrite préalable de l’artiste.
LA LETTRE DE JOAN
Ma chère,
Je t’écris d’une fête foraine plantée au milieu des plaines, quelque part entre Iowa City et la fin du monde. L’orage a transformé le ciel en marécage aux eaux glauques. Et les cartes de la diseuse de bonne aventure se sont envolées… comme la dignité de l’homme fort, d’ailleurs.
Nous nous sommes réfugiés dans une roulotte rose bonbon, aussi fraîche que les paparmanes de mon grand-père. Une femme à cornes y berçait un bébé sous le regard désapprobateur d’un couple très convenable. L’homme tenait une fourche, sans doute pour rassurer l’enfant. La dame m’a recommandé de me méfier des créatures contre nature. Je n’ai pas demandé lesquelles.
En attendant que la pluie cesse, je vais aller au bar de la femme à barbe. Il paraît qu’elle sert un whiskey passable, sans trop le mesurer, sans poser de questions et sans offrir de conseils non sollicités. Autrement dit, je l’aime déjà.
Joan
REGARD SUR L’ŒUVRE
Quand la peur trouve sa cible ou la fabrique du monstre
Dans American Gothic 2, Joan Seed campe une scène rurale sous un ciel où les nuages verdâtres évoquent des miasmes. Un couple âgé occupe la gauche de l’image, isolé au milieu d’une vaste étendue d’herbe : la femme est assise, l’homme pose derrière elle, une fourche à la main. À droite, une tente-roulotte rose et peu invitante paraît désertée. À l’avant-plan, une figure étrange et démesurée domine le paysage. Ses jambes s’arrêtent au-dessus des genoux; un bras manque lui aussi. L’autre, humain, tient un bébé en pleurs. Deux cornes incurvées encadrent le crâne radiographié qui lui tient lieu de visage. Les joues rosées de l’enfant s’harmonisent étrangement avec la roulotte. Le rose et le vert composent une palette presque pascale, bien que chargée ici d’une tonalité lugubre. Sa bouche ouverte trouble le silence de la scène.
L’homme à la fourche et la femme assise évoquent American Gothic, créé en 1930 par le peintre américain Grant Wood (1891–1942). Pour cette œuvre devenue icône nationale aux États-Unis, Wood s’est inspiré d’une maison d’Eldon, en Iowa, État du Midwest façonné par ses prairies et son agriculture. L’étendue herbeuse de Joan prolonge naturellement cet horizon. Dans le tableau original, un fermier et sa fille posent devant la maison de style gothique charpentier. Après avoir légèrement transformé le duo, Joan le repousse sur le côté et remplace l’habitation par une demeure mobile. Le gothique quitte l’architecture et envahit l’atmosphère. Le chiffre 2 donne à cette reprise l’allure d’une suite cinématographique. Le décor demeure reconnaissable; la scène, elle, s’enfonce dans l’horreur.
La plaine et la roulotte rappellent aussi Carnivàle (Circo au Québec; La caravane de l’étrange en France et en Belgique), série de HBO dont l’action se déroule dans le Dust Bowl des années 1930. Son carnaval ambulant réunissait des artistes que les spectacles forains présentaient comme des curiosités humaines. Ces personnes pouvaient y trouver une communauté, tout en demeurant exposées à un public venu mesurer leur différence. La série met en scène une lutte entre la Lumière et les Ténèbres. Or la créature des Ténèbres se révèle sous les traits de Brother Justin, un prédicateur charismatique, tandis que les personnes exhibées comme des « anomalies » ne sont pas celles qui incarnent le mal. Ce renversement déplace la menace vers celui qui paraît respectable. Frontale et démesurée, la figure que Joan situe au premier plan est elle aussi offerte au regard comme une attraction. L’image nous place parmi les spectateurs avant même que nous nous interrogions sur ce que nous voyons.
La silhouette provient de Bluebeard’s Wife, une œuvre réalisée en 1969 par Arman (1928–2005), né Armand Fernandez. L’artiste franco-américain avait enchâssé des articles de rasage dans un torse féminin transparent, selon le principe de ses « accumulations ». Joan transforme cette enveloppe, lui ajoute un visage radiographié et des cornes, puis superpose à son corps l’image d’un enfant porté. Chez Arman, le contenu demeure visible à travers la paroi; dans le collage de Joan, il devient plus difficile à discerner. Le principe du remplissage se prolonge cependant sur un autre plan. Cette silhouette devient un réceptacle où s’accumulent des signes, avant que notre regard y dépose un récit.
C’est alors que la figure de Moloch surgit d’un lointain passé. Dans certains textes bibliques de l’Israël ancien, son nom est associé à des offrandes d’enfants condamnées comme abominables. Les traditions ultérieures en ont fait une idole monstrueuse, parfois dotée d’attributs bovins, qui recevrait les nouveau-nés sacrifiés. La réalité que désignait le nom « Moloch » dans l’Antiquité demeure obscure; sa puissance symbolique, elle, tient précisément à la figure monstrueuse que les traditions ultérieures ont construite. Dans la polémique biblique et sa postérité, Moloch donne un visage terrifiant à des pratiques attribuées aux peuples avoisinants et contribue à tracer une frontière entre une communauté et ceux qu’elle rejette hors de son ordre moral.
Devant l’œuvre de Joan, nous répétons peut-être ce geste à notre insu. En période trouble, il peut être tentant pour une collectivité de stigmatiser l’Autre en lui attribuant l’origine d’un danger diffus. L’atmosphère lugubre de la scène nous expose au même réflexe. Nous rapprochons les cornes, le crâne et les pleurs du bébé, puis faisons presque aussitôt du personnage central la source de la menace. Pourtant, le bras soutient solidement l’enfant et rien dans l’attitude du personnage central ne confirme notre soupçon. Sa différence suffit-elle à nous persuader qu’il faut le craindre? Les pleurs du bébé traduisent-ils une terreur particulière ou les besoins ordinaires d’un nourrisson?
Dans American Gothic 2, Joan fait peut-être glisser la question de l’identité du monstre vers celle de sa fabrication. Une identité collective se consolide parfois de la même manière, en remplissant ce qui lui est étranger de ses propres peurs. Le collage rend ce mécanisme visible : nous assemblons les fragments, leur prêtons une cohérence, puis oublions que le visage qui prend forme devant nous porte surtout notre propre signature.
-Louis Morency
ÉCHOS CONTEXTUELS
Peu d’images de l’art américain ont connu une postérité comparable à celle d’American Gothic (1930), du peintre américain Grant Wood. Sa composition frontale, sa fourche et sa maison de style gothique charpentier forment depuis des décennies une formule visuelle reconnaissable, déclinée en caricatures et en parodies. Le chiffre 2 inscrit le collage contemporain de Joan Seed dans cette histoire de transformations et constitue aussi un clin d’œil aux films d’horreur souvent prolongés par des suites numérotées (comme les franchises Scream et Halloween).
Joan a notamment puisé dans l’univers de Carnivàle, série de HBO consacrée à une troupe foraine qui parcourt le Dust Bowl en 1934, et dans Bluebeard’s Wife (1969) de l’artiste franco-américain Arman. Figure du Nouveau Réalisme, celui-ci plaçait l’objet manufacturé au cœur de sa pratique; ses « accumulations » en réunissaient de nombreux exemplaires de même nature. L’univers de Carnivàle renvoie à l’histoire ambivalente des spectacles présentés en marge des cirques, souvent aussi appelés sideshows ou freak shows dans le vocabulaire de l’époque. Des personnes dont le corps ne correspondait pas aux normes dominantes y étaient présentées comme des « curiosités humaines ». Pour certains artistes, ces spectacles offraient la possibilité de gagner leur vie, voire de survivre, tout en leur permettant de façonner un personnage de scène. Cette marge d’autonomie s’exerçait au sein d’un système qui commercialisait leur différence, parfois sans égard pour leur dignité. Ces catégories historiques révèlent le rôle du regard social dans la construction de l’Autre.
Limited edition fine art prints.
FICHE TECHNIQUE
Titre : American Gothic 2
Artiste : Joan Seed
Technique : Collage en techniques mixtes
Tirage en édition limitée, signé et numéroté à la main
Support : Impression giclée de qualité musée sur papier coton texturé archival
Formats offerts :
• 76,2 × 76,2 cm (30 × 30 po)
• 152,4 × 152,4 cm (60 × 60 po)
Livraison : Tarif fixe de 175 $ CA par commande.
Pour acquisitions, demandes d’information et commandes spéciales : joan@joanseed.ca
© 2026 Joan Seed. Tous droits réservés. Toute reproduction, représentation, diffusion ou utilisation de cette œuvre, en tout ou en partie, est interdite sans l’autorisation écrite préalable de l’artiste.